CONTRIBUTION : Pour un bilan de l’alternance de 2000 ( Mamadou Bamba Ndiaye )

Vingt-six ans après l’alternance historique de 2000, l’ancien député et consultant Mamadou Bamba Ndiaye revient sur les acquis, les limites et les conséquences politiques de cette séquence qui a profondément transformé le Sénégal. Entre progrès économiques, dérives de gouvernance et émergence du Pastef, il propose une lecture critique de près d’un quart de siècle de vie politique sénégalaise.

Vingt-six ans plus tard, l’alternance de l’an 2000 apparaît comme un moment de bascule fondamental, ouvrant une période nouvelle dans la quête permanente de maturité démocratique et de progrès social de notre peuple. En mettant fin à plus de quarante ans de régime UPS-PS, la première alternance démocratique a déclenché une trajectoire de progrès dont l’élan a été maintenu sur près d’un quart de siècle, avec, au bout des deux mandats de Me Wade, le véritable ravitaillement en plein vol de sa succession par son Premier ministre Macky Sall.

Une première esquisse de bilan fait apparaître un succès incontestable du volet économique avec la mise à niveau accélérée des infrastructures du pays, d’une part, et un passif conséquent dans le domaine superstructurel des institutions et des pratiques politiques, d’autre part. Le résultat a été une reconfiguration du paysage politique avec la sédimentation des frustrations liées à l’ampleur du passif, révélant une crise sociale qui plonge ses racines dans le système culturel et éducatif sénégalais.

Une trajectoire de progrès sur 24 ans

L’arrivée au pouvoir du président Abdoulaye Wade insuffle une énergie nouvelle au Sénégal en ouvrant une séquence de volontarisme économique et d’avancées sociales concrètes, rompant avec les privations des plans d’ajustement structurel. Sur le plan économique, cette période est celle des « grands travaux ». Le gouvernement engage une modernisation accélérée des infrastructures avec les autoroutes à péage, le nouvel aéroport international Blaise-Diagne, la ville nouvelle de Diamniadio, le BRT, le TER, etc. Ces projets contribuent à désengorger la capitale et à positionner le Sénégal comme un carrefour logistique régional.

Parallèlement, le secteur agricole bénéficie d’une attention renouvelée, notamment à travers des initiatives de sécurisation alimentaire comme la GOANA. Le taux d’électrification du monde rural passe de 8 % en 2000 à 70 % en 2024. Après plusieurs décennies de prudence injustifiée, la mise en exploitation des ressources naturelles est accélérée : le Sénégal devient notamment un pays exportateur de gaz et de pétrole.

Sur le plan social, l’éducation connaît un essor inédit avec la « Case des tout-petits », la construction massive de collèges de proximité et de lycées, la multiplication des universités régionales, sans compter la généralisation des aides scolaires aux étudiants et la massification des effectifs. Dans le domaine de la santé, la mise en place du Plan Sésame et de la Couverture maladie universelle (CMU) s’ajoute à la construction de grands hôpitaux à Dakar et dans les régions. En matière de solidarité nationale, l’institution des Bourses de sécurité familiale témoigne d’une volonté de redistribution des fruits de la croissance.

Au final, la séquence 2000-2024 montre qu’un État entrepreneur et bâtisseur peut transformer durablement le quotidien des Sénégalais, alors que le désengagement de l’État prôné dans les années 1980 a fait reculer le pays sur tous les plans.

Pastef, pur produit du passif

Cependant, cette dynamique de progrès se heurte à de réelles dérives de gouvernance, créant un passif démocratique qui a pesé sur les dernières années d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall. Le premier volet de ce passif concerne l’éthique de gestion. Malgré les promesses de transparence, les années post-alternance sont entachées, comme sous le régime précédent, par des scandales de corruption, de népotisme et de détournement de deniers publics.

La perception d’une impunité de l’élite politique se renforce. Les critères de compétence cèdent souvent la place au clientélisme politique. L’argent public devient le carburant du maintien au pouvoir, ce qui crée un fossé entre une population confrontée aux difficultés de la vie quotidienne et une classe dirigeante au train de vie ostentatoire.

Les tentatives de réinterprétation de la Constitution – avec le projet de « dévolution monarchique du pouvoir » prêté à Wade ou l’intention de « troisième mandat » attribuée à Macky Sall – ont profondément traumatisé le corps social et installé une crise de confiance aiguë entre les citoyens et les institutions.

C’est précisément dans le sillage de cette crise de confiance que naît et prospère le Pastef. Loin d’être un accident de l’histoire, ce mouvement politique a surgi comme un puissant catalyseur, une « coalition des passifs » agglomérant les colères, les déceptions et les forces marginalisées par le système en place.

On peut y distinguer trois principales forces motrices :

  • Une technocratie défavorisée constituée de jeunes hauts fonctionnaires, notamment issus des Impôts et Domaines ;
  • Des groupes et militants de gauche marginalisés par les différents partis alliés du PDS et de l’APR ;
  • Des arabisants se sentant exclus par une élite politique francophone.

La convergence de ces trois forces motrices confère à Pastef le label d’un parti attrape-tout (« catch-all party ») dont la vocation est de fédérer des frustrations autour d’un leader charismatique, contrairement aux partis classiques dotés d’une structure organisationnelle et d’une idéologie clairement définies.

Crise sociale et crise de culture

Cependant, les nombreuses aventures du leader de Pastef ne doivent pas occulter la crise dont elles sont l’expression. La « coalition des passifs » met en lumière une crise sociale, bien plus qu’une simple ambition électorale. Il s’agit avant tout d’une crise de la culture et donc de l’éducation.

Le système éducatif sénégalais, hérité de la colonisation et largement déconnecté des réalités économiques et sociales, produit chaque année des milliers de diplômés sans perspectives réelles d’ascension sociale ni même d’insertion professionnelle. Il exclut également près de la moitié de la jeunesse scolarisable.

Plus généralement, l’effondrement des mécanismes traditionnels de régulation sociale et la fragilisation des modèles éducatifs ont produit une profonde perte de repères. La libération de la parole sur les réseaux sociaux, l’érosion des valeurs de muñ et de kersa qui ont longtemps cimenté la cohésion sociale, ont favorisé une expression massive et parfois brutale des frustrations.

Pour une refondation participative de la gouvernance

Cette aspiration de la jeunesse à une refondation du contrat national favorable à ses ambitions d’ascension et de réussite sociale (tekki) représente le cœur du mandat électoral conféré à Pastef en 2024. Sa prise en compte conditionne toute gouvernance stable du Sénégal, quel que soit le parti au pouvoir.

L’échec relatif des deux premières années de gouvernance Pastef est symbolisé par le face-à-face actuel entre l’Exécutif et le Législatif. Pour l’heure, la rupture promise demeure davantage visible dans les discours que dans les faits.

Tout indique que les élections de 2024 ont ouvert une séquence politique critique, dont le premier épisode se joue actuellement au sein du parti au pouvoir, avec le choc des candidatures pour 2029 qui pourrait déboucher sur une neutralisation réciproque des institutions constitutionnelles.

L’issue finale dépendra fortement de la recomposition politique en cours et de sa capacité à faire émerger une nouvelle force centrale capable de brider les extrêmes et d’introduire les innovations devenues incontournables dans les modes de gouvernance.

Dans cette perspective, le Sénégal pourra peut-être renouer avec une stabilité durable et des progrès économiques et sociaux significatifs, comme au lendemain de l’alternance de l’an 2000.

Mamadou Bamba Ndiaye
Ancien député
Consultant

(Ce texte reprend une partie de la post-face d’un ouvrage à paraître prochainement : « À l’école du Président Dia, Combats pour l’alternance de 2000 ».)

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